
Comme est grave le visage de l’Enfant-Jésus ! Il semble adulte dans le corps d’un enfant. L’œuvre du peintre Gabriel Tyr invite à entrer dans l’intimité de la personne du Fils qui ne vient pas abolir mais accomplir la Loi avec l’esprit des « tout-petits » comme cette image didactique le montre explicitement.
Ce tableau est une leçon de catéchisme en une seule vision ! Tout d’abord nous sommes attirés par la phrase en latin inscrite sur le cadre en lettres d’or : Beati qui Verbum audiunt qui fait directement référence à la phrase de l’Apocalypse : « Heureux celui qui lit et ceux qui entendent les paroles de la prophétie, et qui gardent les choses qui y sont écrites ! Car le Temps est proche » (Apoc 1,3). Elle évoque aussi bien sûr la parole du Christ dans l’évangile de Luc : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent ! » (Luc 11,28). L’Enfant-Jésus qui nous fait face semble avoir tout juste prononcé cette parole et reste désormais silencieux, laissant à notre liberté le soin de la voir et de l’intérioriser.
Pour les traits de l’Enfant, Gabriel Tyr s’est inspiré directement de son fils Hector-Gabriel né en 1841, qu’il représente frontalement, les yeux bleus, les cheveux blonds séparés par une raie centrale. L’attitude de la figure et l’expression du visage que souligne une riche auréole dorée, rappellent le hiératisme byzantin. Il lève le doigt vers le ciel, ce qui peut être vu comme un signe de bénédiction mais également un symbole d’enseignement comme l’explicite le titre de l’œuvre car il s’agit bien ici d’un « Christ instruisant ». L’index orienté invite l’âme et le cœur à s’élever vers les réalités invisibles. À l’arrière-plan, deux larges tables de la loi en pierre, posées sur une tenture de satin vert d’eau, exposent les dix commandements en lettres latines gravées, faisant écho à la citation du cadre mais aussi au livre que l’Enfant tient dans sa main gauche et qui porte pour titre Prophetae, c’est-à-dire les « Prophètes ». La sobriété de l’image contraste avec le cadre richement décoré d’entrelacs de chêne et d’olivier qui symbolisent la force et la paix.
Il est rare de voir des enfants enseigner, la Sagesse semble habituellement être l’apanage des adultes et des vieillards ! Le Règne du Christ instaure un nouvel ordre qui bouleverse le temps en donnant à un Enfant Saint le pouvoir de dire et d’être la Vérité. Le Verbe s’est fait chair dans l’enfance et l’a sanctifiée à jamais ce qui donne au christianisme la grande force d’être la première religion qui s’adresse aux « tout-petits » en leur donnant une dignité unique. Comment ne pas penser également à cette parole de Jésus face aux disciples cherchant à écarter les enfants de leur cercle : « Laissez les petits enfants et ne les empêchez pas de venir à moi ; car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume des Cieux » (Matt 19.14) ?
Dans cette peinture, l’artiste Gabriel Tyr présente avec originalité le Christ en authentique « Docteur de la Loi » loin de l’iconographie traditionnelle de l’Enfant de douze ans retrouvé par ses parents au Temple de Jérusalem au profit d’un portrait à mi-corps dégagé de toute autre personnage. Le Christ regarde le spectateur droit dans les yeux presque comme dans le procédé des icônes orientales. Il apparaît ici lui-même comme « chair centrale » des commandements en vertu de l’Incarnation prédite par les Prophètes. Le jeune Sauveur accomplit l’Ancien Testament car Il est Lui-même le Nouveau Testament en son Verbe et en sa Personne. Son regard grave et sa bouche close invitent au respect, à l’écoute et à la contemplation. Sa tunique d’un blanc immaculé symbolise sa pureté, son manteau bleu azuréen évoque le Ciel et sa robe rouge annonce le sang qu’il versera comme Agneau immolé sur le bois de la croix et sur chaque autel où la messe est dite (les plis plats de son vêtement blanc ne sont d’ailleurs pas sans rappeler indirectement l’aspect du linge eucharistique).
D’un point de vue stylistique, l’on observe que Gabriel Tyr (1817-1868), peintre de l’école lyonnaise et élève de Victor Orsel (1795-1850) s’inscrit pleinement dans l’ingrisme et le mouvement nazaréen du milieu du XIXe siècle. Il choisit un sujet pieux avec des contours délicats, des formes épurées et des couleurs proches de la fresque bien que ce soit une peinture à l’huile. L’œuvre que l’artiste expose au Salon de 1850 à Paris se veut didactique, pédagogique en invitant celui qui le regarde à méditer sur l’esprit d’enfance. Cet Enfant-Jésus nous redit surtout qu’aucun respect de la loi n’est sérieux s’il n’est accompagné de la volonté de se faire petit et humble comme Dieu s’abaissa lui-même. L’accomplissement des commandements avec un esprit d’enfance est le seul gage du bonheur chrétien, au risque de tomber dans le pharisaïsme, le moralisme et la sévérité inutiles. Alors, nous pourrons nous aussi être véritablement « aux affaires de notre Père » !
©GLSG, Article pour la rubrique Art et Foi in Chemin d’Éternité, Revue du Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon, n°321, octobre/novembre/décembre 2024, pp.20-21.
